« NUL SI DECOUVERT »

10952080_10206081249289449_802369566_n

« D’abord ça a été l’appât du gain, quand tu vois des gens revenir avec des tickets gagnants et les sommes d’argent qu’ils empochent chaque jours, tu te dis que tu pourrais les empocher à ton tour. Bien sûr tu ne vois pas revenir les perdants. Je crois que c’est comme ça que ça a commencé »

 Mathieu est né en France, à Toulouse. Jusqu’à 24 ans il a suivi un cursus de gestion afin de devenir cadre dans une grande banque. D’un milieu populaire, il a du travailler tout au long de ses études. De petits boulots en petits boulots, il est tombé à la Rotonde le tabac en face de la gare. Entre deux paquets de cigarettes et un timbre amende, Mathieu vend aussi des jeux à gratter. Il nous raconte sa douce descente aux enfers de la dépendance aux jeux.

Quand on te voit aujourd’hui on a du mal à imaginer que tu ai pu être aussi accro au jeu. On a dans notre imaginaire une vision glauque, sale et lugubre. On ne te mettrais pas au premier abord dans ce décor.

Le problème c’est que ce décor c’est un tissu social. Tout le monde peut y entrer, il n’y a pas de sélection. Et puis il n’y a pas de profil type non plus. C’est marrant mais avant d’atterrir dans ce tabac, je n’ai jamais vraiment été attiré par le jeu, je n’ai même pas Candy Crush sur mon iPhone. À l’époque des amis organisaient des soirées poker, je prenais plus de plaisir à me retrouver avec eux qu’à jouer vraiment. D’ailleurs je sortais souvent le premier de la partie. Tu peux voir débarquer des types en costumes qui viennent faire leurs lotos quotidiens, comme des rmistes qui passent leurs pensions entières dans le jeu. C’est là que tu te rend compte à quel point le jeu rythme la vie de ces gens. Il y a toujours quelque chose à jouer. Le tirage du keno le midi, puis le tirage du soir, le loto, l’euromillion, le rapido avec le café, le goal pour tenter ta chance. J’ai vraiment découvert que l’offre de la FDJ était immense que ce soit au grattage ou au tirage, il y a vraiment une grande diversité. Un jour une femme, une petite mamie est passée et a prit le dernier Solitaire,  du présentoir, il portait bien son nom, et  je lorgnais dessus depuis un moment. Elle l’a gratté et a gagné 150€, bien sûr je l’ai félicité mais intérieurement je rageais. Je crois que c’est le jour où tout a commencé.

Et comment tout ça a continué ?

J’ai commencé à me servir, à en acheter à mon tour. Le truc c’est que je connaissais les ficelles. Dans les tiroirs des bureaux de tabac, il y a des carnets contenants 50 jeux. Parmi eux, il y a ceux que la française des jeux appelle un « gros lot », un ticket gagnant supérieur à 20€ et 4-5 autres tickets avec des petits lots, inférieurs à 20€. Au début je faisais mes petites statistiques dans ma tête et puis j’accordais encore une grande chance au hasard, je choisissait mes tickets suivant leurs numéro, mes numéros fétiches, ou suivant leurs positions dans le présentoir, j’avais l’embarra du choix et puis j’avais surtout le temps. En fait je pense que c’est de là qu’est né le problème, plus je passais de temps à choisir mon ticket, plus je créais un sorte de rituel et je pense que mon cerveau s’y est habitué et il lui fallait sa dose chaque jours, un peu comme un héroïnomane, je reproduisais un rituel. Donc j’en grattais trois par jours et puis très vite j’ai augmenté les doses, je les achetais dix par dix. Je me cachais aux toilettes pour les gratter ou dans ma voiture, à la fin mes tapis de sol était remplis de petits bouts argentés de « grattures ». Bien sur j’empochais des gains, 100% des gagnants ont joué un jour, et puis j’avais l’impression de gagner souvent. Il n’était pas rare d’obtenir un ticket a 50€, 100€. Ces gains me rassuraient, ils me confortait dans mon choix et paradoxalement ils augmentaient mon appétit

Dans cette aventure tu as le sentiment d’avoir plutôt  gagné ou perdu ?

Disons que j’ai perdu quand j’ai commencé et que je n’ai seulement gagné que lorsque j’ai arrêté. Ça a été les deux mois les plus chers de ma vie . Il y a des moments ou en voiture, je m’arrêtais dans un autre tabac et j’achetais 10 ou 15 tickets, il fallait que je gratte c’était plus fort que moi. Mes mains tremblaient. Vu que je connaissais les lettres gagnantes (les jeux à gratter on tous une lettre gui détermine le montant du gain dans la zone de grattage – ndlr) je ne grattais plus par plaisir, je ne me fiais plus à la règle du jeu, je cherchais la lettre et passais frénétiquement au ticket suivant. Le pire moment est arrivé lorsque un jour j’ai gratté la moitié des tickets du présentoir, vu que je travaillais là je n’avais pas besoin de payer et j’espérais que le prochain ticket rembourserais les sommes engagé… j’en ai eu pour 350€ ! C’est ce jour là que j’ai décidé de démissionner je dépensais plus d’argent que ne me rapportais mon salaire. A cette époque mes relevés bancaires n’étaient remplis que de factures au nom de la Rotonde. Ça n’a pas été facile puisque j’étais sacrement à découvert, mais un soir je me suis confié à un ami, j’ai vidé mon sac, j’avais honte tu peux pas savoir, je me sentais tellement faible. Et puis il ne m’a pas trop jugé, il était trop étonné, moi même en sortant la tête de l’eau je ne me comprenais pas. Je me savais pourtant intelligent, du moins pas plus bête qu’un autre. J’ai récupéré mon dernier bulletin de salaire, le reste du découvert à été comblé par mon ami, que je remercie.

Du coup la formule « nul si découvert » prend tout son sens ?

(rires) Ouais je crois qu’on peut dire ça. Non mais le problème c’est qu’en France on a un énorme vide concernant les questions de jeux, spécifiquement dans les débits de tabac. On a un gros moratoire sur le tabac et l’alcool, on peut se faire interdire de casino, mais les message d’avertissement ( de la FDJ – ndlr) ne sont pas assez explicites, quasi en filigrane. Tu vois personne ne peut t’empêcher de dépenser ton salaire là dedans c’est ça le problème. Et puis même si tu sens qu’il y en a un de problème, tu ne te l’avoue jamais, un peu comme un enfant. Tu te dit que t’es pas accro, alors que le fait même de te poser la question dévoile une bonne partie de la réponse. Mais oui effectivement pour répondre à ta question j’étais nul mais aussi à découvert !

Aujourd’hui comment tu vis ton ancienne dépendance ?

Assez bien, je sais que mes conneries sont derrières moi. J’ai un emploi stable une copine que j’aime, ça a été ça aussi mon plus gros gain. Comme quoi faut pas contrarier le karma ! J’ai toujours un regard amusé quasi emphatique lorsqu’il m’arrive de faire la queue au tabac et que la personne devant moi à un comportement de joueur invétéré. J’essaye de croiser le regard de cette personne mais bien souvent la personne est perdue en elle même, elle vient d’avoir sa dose, le reste lui appartient.

Mathieu je te remercie de ton témoignage sincère et poignant  

C’est moi qui te remercie, j’espère que le moins de personnes possibles ne se reconnaîtrons dans ce récit, mais il me paraissait important d’en parler au moins pour le purger, écrire la page pour pouvoir la tourner !

Si la majorité des ventes de jeux à gratter se font dans un usage raisonnable et ludique, il n’en reste pas moins que beaucoup de nos tabacs sont remplis de joueurs qui ont développé un réelle dépendance, qui rapporte chaque année… plus de 12 milliards d’euros à la Française Des Jeux !

Les noms des personnages et des lieux ont été susceptibles d’être modifiés pour garantir leur anonymat

@AK121019

Laisser un commentaire