INTERVIEW : BE-ILL BOB

Be- ill Bob, la vingtaine, est une espèce rare dans le coin. Comprenez un rappeur, comme il en existe que très peu dans l’extrême quart sud-est de notre patrie. Il partage son temps entre la fac, son crew, ses envies de vidéos et l’élaboration perpétuelle de phases qui viendront enrichir ses futurs sons. On a pris le temps de se poser et de parler un bon moment avec ce mec au débit de parole très élevé, qui nous a abreuvé sans chercher à faire dans le conventionnel de ses bonnes paroles, de sa vision du rap d’aujourd’hui et de ses envies.

L’interview date d’octobre 2013. Depuis le bonhomme a bien grimpé dans l’échelle du rap du sud. Il a avec ses compagnons de fortune monté un collectif très prometteur : Panorama 

T’as déjà vu White Men Can’t Jump (1992) ? 

Non c’est quoi comme film ?

C’est un film sur le monde du basket de rue à Los Angeles avec Wesley Snipes et Woody Harrelson. Le personnage principal s’appelle Billy Bob et je me disais que c’était peut-être une sorte d’hommage.

Ah non pas du tout, à la base c’est un vieux surnom qu’on m’a donné au collège, quand on faisait des conneries on m’appelait comme ça, et aussi un peu pour Bob Le Bricoleur parce que je me démerdais toujours à réparer deux trois merdes. Du coup c’est resté et c’est devenu Be-ill Bob pour l’effet de style.

Ill un peu comme malade ?

Ouais genre un peu fou, un peu malade ahah

Quand t’es venue l’idée de rapper ? 

En fait ça fait deux ans qu’on a monté le groupe (O’Shed Crew) alors qu’on passait notre temps à écouter beaucoup de rap, mais pas que, et on s’est laissé prendre au jeu de nous même rapper, sans pour autant être prétentieux ou quoi.

Ça se passe comment l’organisation dans ton groupe ?

Déjà on a tous un peu un style différent, ça amène une pluridisciplinarité dans ce qu’on fait. On se répartit les tâches, y’en a qui bossent sur les intrus, d’autres les aspects visuels.

Pour les instrus, vous samplez ou vous faites appel à des beatmakers du coin ?

On a plusieurs beatmakers autour de nous qui nous proposent des sons, ça m’arrive aussi d’en composer quelques uns. Mais pour le LP qui sort bientôt on a essayé d’utiliser des sons pas encore abordés, des intrus inédites à part deux faces B, quelque chose qui nous ressemble.

A quoi va ressembler ton 1er LP ?

Y’aura 10 titres, aucun featuring sauf une chanson plus longue où on sera six ou sept artistes avec qui on bosse des fois. On voulait faire une sorte d’unité du disque à nous trois (la Zion Co formée de deux personnes et moi donc). On a travaillé la cohérence artistique sur ce projet et c’est pour ça qu’on arrive sur un 10 titres au lieu des quatre ou cinq qu’on imaginait au début.

D’ailleurs on remarque aujourd’hui que beaucoup de rappeurs sortent des projets gratuits sur internet dans le but de se faire connaître et surtout d’avoir la possibilité d’aller les défendre en live. Ça apporte quoi selon toi ?

C’est bien, au début, d’avoir une structure comme internet, une surface où tu peux lâcher ce que tu fais, que les gens commencent à te connaître un peu. Heureusement qu’on a ça, y’à dix piges c’était pas le cas, t’étais obligé de distribuer des petites tapes un peu partout pour essayer de se faire un nom.

Et du coup ça te permet de mieux te faire connaître partout en France, et plus facilement

Ouais bien sur, et puis je vais peut-être répéter un peu ce qui se dit dans beaucoup d’interviews mais on est pas vraiment aidés par les médias qui diffusent pas forcément le meilleur rap qui soit.

Justement, t’en penses quoi du rap médiatisé d’aujourd’hui ?

Ça dépend, depuis deux ans y’a quand même une espèce de renouveau qui s’installe. Mais les grands médias et les grandes majors étaient calquées sur un même modèle dominant, en se disant que c’était ce qui marchait et qu’il fallait continuer là dedans.

Le rap de « banlieue » ?

Voilà, par exemple ce que l’on peut appeler le rap de banlieue, et même si je ne me sens pas plus rap de banlieue que rap de machin, il n’y a pas eu que de bonnes choses de mises en avant pendant la décennie 2000-2010.

Ça se passe comment le rap à Nice ?

Y’a pas vraiment de scène niçoise, le rap c’est surtout Paname et Marseille, et à la limite c’est mieux pour nous ça nous laisse plus de place (rires). Ça nous permet de faire connaître notre région.

Du coup quand t’arrives à Paris pour te faire connaître un peu dans des auditions en disant que tu viens de Nice on te dit quoi ?

On nous a dit que c’était bien, d’avoir fait le voyage déjà, et qu’on voyait pas souvent des rappeurs de Nice. La plupart des rappeurs qui étaient à cette audition venaient de Paris, un de Grenoble je crois mais sinon c’est essentiellement des parisiens. C’est cool de représenter l’extrême sud-est.

On vous a dit quoi suite à cette audition ?

Niveau musical on nous a dit que c’était bien, on a eu des petits soucis avec la prestation scénique du fait qu’on soit que trois sur une grande scène et qu’on est arrivé sans vraiment avoir réfléchi à comment on allait se placer sur la scène, si il fallait qu’on bouge comme si on était sur une scène avec des spectateurs alors qu’on était que devant six personnes et t’as pas forcément envie de gigoter comme un ver de terre. C’était un exercice plus difficile qu’un open-mic, mais enrichissant car le jury nous a encouragé à continuer, nous a dit que nos textes étaient très bons, et on a pu rencontrer des professionnels du milieu artistique.

Quelles sont tes influences musicales, mais aussi cinématographiques ou dans un autre domaine pour ton rap ?

Je n’écoute pas que du rap. Mon avis est que pour être un bon rappeur il faut savoir écouter un peu de tout, ou des musiques où tu peux puiser de l’inspiration, des samples, dans les sonorités. J’aime beaucoup le jazz, tout ce qui est saxo, tempo assez lent et harmonieux. Parfois un peu funky aussi. En influence rap pure je vais te dire des groupes comme Lunatic, la Scred Connexion, le Wu-Tang obligatoire, IAM, NTM. Dans les trucs récents je me suis pris en plein gueule des choses comme Action Bronson, tout le clan Pro Era qui je trouve fait ce qu’il se fait de mieux niveau rap us aujourd’hui, les Odd Future. Pour les films y’a la saga Star Wars, avec pas mal de petites références dans mes textes, Fight Club aussi. J’ai cité des films de Gondry aussi récemment.

Qu’est-ce que ça t’apporte d’être en crew ?

Déjà la concentrations d’idées, parce qu’on est très souvent pas tous d’accord, et c’est ce qui est beau car ça apporte une certaine différence au sein d’un seul son, on va pas le prendre de la même manière car y’en aura toujours un de pas d’accord. Celui qui dit qu’il aime pas trop ce son on va le frapper en général (rires). Non, sincèrement ça apporte beaucoup et c’est beaucoup plus marrant, le kiff quand tu partages avec tes potes c’est de voir leur réaction quand tu sors un texte et qu’ils se mettent à crier « waaaaaa !!. S’ouvrir aux autres c’est pas mal et ça permet de toucher plus de gens aussi. Notre crew s’est fait naturellement, on est tous potes depuis un bout de temps, c’est pas calculé.

Vous ne faites pas que du rap dans ce crew, aussi des vidéos

Exactement, on a gardé le nom O’Shed pour qu’il y ait un renvoi vers le rap et pour que l’un puisse profiter à l’autre. On a un court métrage et une vidéo artistique à faire dans le cadre de nos études, des vidéos expérimentales. Après j’ai tellement travaillé sur le projet du LP, qui doit sortir en décembre ou janvier normalement, que j’ai moins le temps de m’occuper de vidéos. On a quand même commencé à écrire un clip.

Comment et où vous travaillez ?

En général c’est dans ma chambre, « l’installation » est là bas pour l’instant parce qu’on a pas les moyens d’avoir un studio ou alors d’aller enregistrer en studio. Un endroit calme en fait où je vais pouvoir réfléchir à mes phases.

Y’a des endroits dans le monde qui t’inspireraient pour écrire ?

L’Australie, c’est un rêve, les nouvelles terres. On m’a ramené des photos de là-bas et j’étais choqué de voir des perroquets à la place des pigeons dans la rue (rires). Ou même des énormes poissons qui nagent à 20cm sous l’eau. J’irais pour faire le tour je pense. J’ai pas eu l’occasion de beaucoup voyager dans ma jeunesse et c’est avec les Etats-Unis l’endroit qui me donnerait le plus d’inspiration pour écrire je pense.

Donc quand on écoute tes sons on penserait plutôt à une ambiance urbaine mais au final tu trouverais de l’inspiration un peu partout ?

Ouais carrément, si en Australie j’entendais des chants aborigènes qui me plaisent, par exemple, je pense que je pourrais en faire quelque chose pour moi. Tant qu’un son va me parler je sais que ça m’apportera quelque chose.

Cest un peu con comme question mais tu te vois faire ça pendant longtemps ?

Je me fixe pas de limite, tant que ça continue à me plaire, que j’ai des bons retours je continuerai. Je me suis pris au jeu, c’est devenu ma passion. J’ai pas vraiment d’objectif dans le rap, je fais mon son et je laisse le temps faire la chose. Après je suis aussi attiré par le cinéma, qui est l’autre chose de ma vie qui m’a bien botté le cul, je me vois pas choisir entre les deux. Mon rêve ça serait de bosser dans un label et faire mes vidéos tranquille.

Propos recueillis par Paul Demougeot et Adrien Bonneau 

Photos de Gaëlle Simon

 

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