LE PIONNIER AFRICAIN

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Cet article est dédié à Rémy Kolpa Kopoul, sans qui les merveilles musicales d’ailleurs n’auraient pas bénéficié de cette exposition nécessaire.

En 1929, cela fait une dizaine d’années que le Cameroun est passé d’une colonie allemande perdue après la Guerre à deux colonies distinctes. Du côté occidental et proche des frontières nigériennes, c’est le Royaume-Uni qui s’occupe d’administrer ce bout de pays en appliquant sa politique de l’indirect rule (c’est-à-dire la colonie gérée par des chefs indigènes). L’autre partie, la plus vaste du pays se retrouvera sous emprise française jusqu’en 1960, date de l’indépendance du pays. C’est à Akwa, un petit quartier de la géante Douala, poumon économique et principal port du pays, que voit le jour Francis Bebey. Sa famille, très pauvre, a du mal à nourrir les quelques quinze bouches qui crient famine sous son toit. Plusieurs enfants mourront en bas âge. Le père, pasteur, donne au nom de sa foi tout ce qu’il possède pour que survive sa famille. Outre les denrées alimentaires nécessaires, le père fera don d’un cadeau bien plus déterminant au jeune Francis pour la suite de sa vie : le goût de la musique. Il l’initiera au chant et l’imprègnera de musique classique européenne, de Bach à Haendel. Pour la musique traditionnelle douala, il faudra repasser plus tard car elle est considérée par le colon français comme diabolique. L’apprentissage se fera donc en douce. En grandissant, il se met naturellement à la musique et devient curieux de ce qui l’entoure, curieux du monde et de son évolution. Les bases d’un homme à la vie pleine, à la fois pionnier et chercheur de la musique africaine, mais aussi journaliste ou écrivain sont posées. Un homme qui n’aura de cesse pendant son existence de poser un regard extrêmement humaniste et progressiste sur les bouleversements vécus par l’Afrique dans la deuxième moitié du XXe siècle.

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Journalismes

Sa curiosité et son envie de comprendre le monde qui l’entoure sont parmi les éléments déclencheurs qui l’amènent en 1951 à débarquer à Paris et à la Sorbonne plus précisément, pour démarrer une licence d’anglais. A Saint-Germain en Laye, dans un centre de vacances réservé aux ressortissants africains, il va faire l’une des premières rencontres les plus marquantes de sa vie. Un compatriote camerounais, plus jeune de quatre ans, qui est arrivé comme lui en France après des études dans « l’école des blancs » et qui apprécie aussi le jazz. Il apprend au jeune Manu Dibango les bases du jazz et décide de monter avec lui un petit groupe. Bien des années plus tard, ils enregistreront ensemble un disque. Tout juste diplômé, il ne choisit pas la facilité et quitte la francophonie pour aller aux Etats-Unis étudier quelque-chose qu’il vient de découvrir et qui l’intrigue de par sa capacité à raconter le monde en direct : la radio. « Il a découvert la radio et est allé se perfectionner là-dessus aux Etats-Unis. Puis, en tant que journaliste, il a participé au lancement de la première radio africaine ghanéenne. C’était le tournant des années 1960, les pays d’Afrique devenaient indépendants, la radio était un formidable moyen de documenter ce qui se passait » nous explique Kidi Bebey, sa fille. Il raconte d’abord l’Afrique des années 1960, celle qui s’émancipe doucement du colon européen via ses reportages radios. Il entre à la Sorafom, la Société de Radiodiffusion de la France d’Outre-mer créée en 1955, l’organisme qui deviendra par la suite Radio France International. Il devient le responsable du département musique de l’UNESCO, en se faisant repérer par un membre de l’organisation en 1961. Le voilà donc lancé dans une carrière de fonctionnaire international.

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Parallèlement, il se met aux romans. En 1968, son coup de maître, Le Fils D’Agatha Moudio sera récompensé du grand prix littéraire de l’Afrique Noire. L’histoire, qui raconte comment un père décide de ne pas reconnaître l’enfant blanc que lui a donné sa femme, sera par la suite adaptée en chanson, histoire de toucher un public africain qui n’avait pas accès à la littérature. Car le prix du livre, les problèmes de diffusion et le manque d’habitude littéraire sont autant de bâtons dans les roues de la littérature en Afrique. Toujours en 1968, se déroule ce qui le lance peut-être dans le grand bain de la création musicale. Kidi Bebey nous raconte : « Il a donné un premier récital à Paris, au Centre américain, un espace culturel qui se trouvait, à l’époque, rue du Dragon, à Saint Germain. Il avait eu l’occasion de faire entendre ses compositions au directeur. Je crois que ce concert a eu lieu en 1968 ou 1969 et qu’il lui a ouvert une perspective. Il donne par la suite des récitals ainsi, où il mélange ses propres compositions et du Bach, du Villa-Lobos… Il est encore à l’Unesco à l’époque. Il part le matin avec un costume cravate et le soir, il s’habille d’une gandoura bleue pour se produire sur scène. » Une grande idée le motive alors. A l’instar de Paco de Lucia qui, avec ses morceaux de flamenco, représentait à lui seul la guitare espagnole, il souhaite incarner l’esprit de la guitare africaine. Cette quête va le poursuivre jusqu’à son aube, et l’orienter plus encore vers la composition musicale.

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Double emploi musical

En 1973, Francis est un homme socialement accompli. Un émissaire de l’Unesco respecté. Mais lui rejette cette bureaucratie et démissionne de l’organe des Nations-Unies. Certains parleront d’acte irréfléchi, d’autres qualifieront la démarche de courageuse. Quoi qu’il en soit, son domicile parisien du XIIIe devient un centre d’expérimentation musicale. Pour lutter contre le racisme et les idées qui subsistent des colonies, son arme sera dans un premier temps les chansons humoristiques. En 1974, un fringuant et fraichement élu Valéry Giscard d’Estaing va coup sur coup proposer une loi sur l’Interruption Volontaire de Grossesse via son iconique ministre de la Santé Simone Veil et instaurer le secrétariat d’Etat à la condition féminine qu’il attribue à Françoise Giroud. Quelque part à Château Rouge, un jeune Éric Z. de 16 ans se demande bien à quoi une telle chose pourrait servir. Ils sont nombreux à se le demander d’ailleurs. Notamment en Afrique francophone où la condition féminine n’a pas beaucoup évoluée depuis des décennies. Il compose La Condition Masculine en 1975, qui sera une de ses chansons humoristiques les plus abouties. Et son message passe, en se moquant ouvertement des largeurs sexistes de ses compatriotes. Une grande partie de l’Afrique Centrale se sensibilise à cette cause. « L’humour permet de parler de beaucoup de choses, sans en avoir l’air. On peut critiquer son époque, jouer du second degré. Sa chanson était une manière d’imaginer le point de vue d’hommes africains sur une telle situation. On était loin alors d’accorder aux femmes des places dans les ministères, en Afrique. La Condition masculine était une manière de café du commerce et une critique du machisme africain » nous éclaire Kidi. Pour Agatha, son deuxième titre le plus humoristique et engagé, c’est autre chose vu qu’il est adapté de son roman primé. « Mais là aussi, il y a un regard critique sur la société, ses conventions, et une « morale » sur l’importance à accorder aux enfants, qu’ils soient issus de mariages ou qu’ils ne soient pas reconnus car nés d’infidélités. » Contrairement à certains militants de la cause africaine, pour qui la conception d’une Afrique forte et fière passe par l’utilisation revendiquée d’un langage local, Francis prend tout le monde à contre-courant et s’amuse avec son français aiguisé. « Le fait de chanter en français lui a ouvert des portes, il a été parmi les premiers musiciens africains à aller à la rencontre des francophones du monde entier. Ça aussi, ça l’amusait. Prendre des accents différents, parler d’une manière différente, valoriser les trouvailles langagières de ceux qui le parlaient « à leur façon » alors que lui-même avait un niveau de langue très raffiné était amusant, tout simplement, et intéressant. »

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Ses deux instruments fétiches : la flûte pygmée et la sanza.

Dans les années 1980, Francis amorce un virage qui va faire de lui l’un des précurseurs du retour à la pureté des sons africains. En plus d’être un retour évident aux sources, comme il l’écrit dans le petit texte accompagnant l’album Sanza Nocturne en 1985 « A la recherche de mes racines, voyageant à travers le continent africain, je découvris des choses merveilleuses dans les musiques de nos peuples », il va mettre en lumière un pan de civilisation africaine qui a encore du mal à se faire reconnaître et accepter par l’homme occidental. De ses voyages à travers l’Afrique comme reporter puis comme responsable de la musique pour l’Unesco, il va rapporter de nombreuses connaissances, et un bon paquet d’instruments. Dont notamment deux qui accompagneront fréquemment ses créations. La sanza, petit piano à pouce fait de lamelles métalliques disposées sur un résonateur de bois que l’on retrouve dans plusieurs pays d’Afrique Centrale. Dans la mythologie bantoue, l’instrument est l’outil du Créateur, chaque lame représentant une phase de la création. La flûte pygmée, elle, ne produit qu’un seul son mais ses modulations reproduisent le son des oiseaux. Pour sa fille, ce choix de retour à la pureté des sons africains a de multiples facettes. « Toute sa vie a été une quête pour restaurer la culture africaine spoliée, méprisée ou négligée par l’Occident pendant la colonisation. Durant ses années de reportage en Afrique, puis de travail à l’Unesco, il se confirme à lui-même que le continent africain recèle des pépites d’or : les cultures y constituent un véritable trésor. Il voit émerger la présence culturelle africaine à laquelle il participe. Après avoir démissionné de l’Unesco, il crée un label artistique, Ozileka Records, pour faire valoir le talent de nombreux artistes présents ou de passage à Paris. Le style musical des Pygmées le bluffe. Ce sont des champions de la polyphonie et de la polyrythmie. Plus largement, l’inventivité musicale incroyable des musiciens traditionnels l’intéresse et le fascine. Il découvre, derrière, des approches philosophiques de la vie et du monde, des conceptions très différentes de la vision occidentale et rousseauiste de la musique comme « art d’assembler les sons d’une manière agréable à l’oreille ». Il a envie de le faire savoir à l’Occident, mais également aux Africains qui ont été dépossédés de ces connaissances et qui ignorent bien souvent l’existence de ces musiques, de ces styles, de cette diversité. » Le voilà donc à travers ses créations, pourfendeur d’une certaine idée musicale de l’Afrique. Pionnier, mais aussi précurseur car il se lance dix ans avant l’essor de la pop africaine dans la composition avec des instruments électroniques. Lui est juste curieux, il ne se doute pas que ce qu’il crée sera qualifié trente ans plus tard d’aube de la musique électronique africaine. « Sa curiosité, simplement, l’a poussé à essayer ces nouveaux instruments. Tous les musiciens de l’époque, professionnels comme amateurs, se sont intéressés aux musiques électroniques, me semble-t-il. Avoir un synthétiseur permettait de disposer de tellement de sonorités. » Il explore les nouvelles sonorités qui s’offrent à lui avec un orgue électronique à trois claviers puis avec le fameux clavier Yamaha DX7. A l’époque, même au niveau mondial, la musique électronique n’est pas aussi développée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Les Daft Punk jouent encore aux billes, et hormis des gens comme Kraftwerk, Frankie Knuckles ou Orchestral Manoeuvres in the Dark qui s’adressent plutôt à un public confidentiel, il faudra encore patienter quelques années pour voir l’explosion de l’électro. Il ne suit aucune démarche commerciale, s’engage presque dans une démarche de chercheur qui peut étonner ceux qui ont apprécié ses chansons humoristiques et plus grand public quelques années auparavant. Kidi Bebey reconnaît d’ailleurs que son père n’était pas toujours compris : « Il me semble que sa démarche n’a pas toujours été comprise, ou du moins diversement comprise selon les milieux. Il se défendait d’être un « chercheur » et réfutait le terme d’ethnomusicologue dont le monde académique le qualifiait. En même temps, il avait effectivement une démarche d’ouverture et de recherche, cette curiosité insatiable, à l’égard de la richesse culturelle africaine. Le public n’a donc pas toujours compris. Ou plutôt les publics, car ils ont été variés. Il avait un public de connaisseurs de la musique classique qui appréciait ses compositions à la guitare. Il avait un public d’amateurs de chansons francophones. Et il avait un public camerounais, amateur de chansons en langue douala. »

Peut-être incompris à l’époque, il n’en reste pas moins qu’aujourd‘hui, le nom de Francis Bebey a une connotation toute particulière aux yeux des passionnés de musique et de mélodie. Et lorsque l’on demande quel héritage a pu laisser un homme de la sorte dans le paysage musical actuel à sa fille, elle semble bien embêtée. « J’ai du mal à le dire, c’est une bien grande question. Je crois que chaque artiste apporte sa contribution, mais le fait que des générations qui ne l’ont pas connu, pas vu sur scène, s’intéressent à ses productions est significatif. Que Jean-Baptiste Guillot, le fondateur et patron du label Born Bad Records ait eu envie de ressortir des disques en dit long. Il trouve sa musique « rock & roll », c’est-à-dire qu’il y entend la volonté « d’autre chose », d’exprimer une personnalité musicale singulière et différente du mainstream. » Born Bad Records, ce label éclectique qui depuis presque une décennie exerce un remarquable travail de recherche et de découverte et qui a permis l’émergence entre autres de La Femme ou Forever Parot, s’est penché par deux fois sur le cas Francis Bebey. Une première fois en 2012 avec « African Electronic Music, 1975​-​1982 » qui explorait les découvertes du musicien en matière de composition électronique et une autre fois l’année dernière avec le très beau « Psychedelic Sanza, 1982-1984 » qui permet d’apprécier les leçons de mélodie que sont ces morceaux créés avec un de ses instruments fétiches : la Sanza. Bien que mort un jour de mai 2001, la mémoire de Francis Bebey reste plus vive que jamais et il apparaît évident que le travail de sa vie n’aura pas été vain, ouvrant le choix des possibles en matière de création musicale à tout un continent, pour ce XXIe siècle qui lui tend les bras.

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Remerciements tout particuliers à Kidi Bebey pour sa disponibilité et la mise à disposition de ces clichés. 

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