LE GARCON ET LA BETE

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Mamoru Hosada, pas encore 50 ans, est peut être celui qui, à défaut de faire oublier, soulagera certainement les aficionados d’anime japonais tristes du départ à la retraite du maître Hayao Miyazaki. Cet ancien de Toei Animation, pour qui il a réalisé deux films Digimon à la toute fin du XXe siècle, signe avec Le garçon et la Bête l’un des plus beaux films de ce début d’année.

De ce qui pourrait n’être qu’un simple récit d’apprentissage, entre un élève et son maître, avec toutes les situations engendrées par le cohabitation entre deux fortes personnalités, le cinéaste japonais étire et étire son oeuvre pendant deux heures pour l’amener sur différents niveaux de lectures. D’un récit sur la paternité et la transmission, il part ensuite sur l’éternel combat contre le côté sombre de l’âme des humains et se permet de rendre un hommage appuyé à Moby Dick, le célèbre livre d’Herman Melville.

L’histoire commence avec Ren, jeune orphelin de sa mère et abandonné par son père, qui ne supporte pas l’idée de vivre avec ses oncles et tantes se retrouve à vivre dehors. En fugue, il ère dans le très dense quartier de Shibuya, à Tokyo, où la masse qui traverse cette zone ne forme qu’une seule et même entité, presque déshumanisée. Car c’est aussi l’une des grandes idées de ce film, l’humain apparaît bien moins humain que les bêtes qui peuplent le monde parallèle de Jutengai. Pour démontrer les défauts de l’Humain, Hosada s’appuie sur une autre forme évoluée humanoïde qui, par comparaison, permet de mettre en lumière la noirceur de l’esprit humain. La famille de Ren, que l’on voit au début du film, nous est montrée du point de vue de l’enfant, qui ne perçoit même pas leurs visages. Juste des bouches qui le sermonnent de partir avec eux. A contrario, les bêtes sont grandes, fortes, majestueuses, aux couleurs vives et obéissent à un seigneur qui ne semble être pas moins que la sagesse incarnée. Lorsqu’il décide de passer la main, ce sont deux concurrents qui se portent volontaire et qui devront se départager lors d’un duel pour devenir le nouveau seigneur. Iozen, le phacochère, d’un côté, maître déjà reconnu et fin guerrier et l’ours Kumatetsu de l’autre, grosse brute à qui il manque pourtant un élève pour pouvoir prétendre devenir seigneur.

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C’est en voulant fuir sa condition, que Ren s’aventure finalement hors du monde des humains et se retrouve projeté à Jutengai, où il décide de se placer sous la tutelle de Kumatetsu. Ces deux orphelins, Kumatetsu s’étant lui aussi élevé tout seul, vont apprendre à se connaître à travers un entrainement qui durera plusieurs années. Années au cour desquelles Ren, renommé Kyuta par son maître, va se renforcer, et apprendre à comprendre et tenir tête à Kumatetsu. Chose que personne n’avait jamais accompli. En même temps que le garçon évolue, la bête évolue aussi. Elle s’humanise, reprend presque le rôle de père laissé vacant par celui du petit enfant. La question de la transmission et de l’héritage est ici abordée de manière très sincère, si bien qu’au bout d’un moment on commence à se demander qui du garçon ou de la bête est véritablement le maître de l’autre.

D’un très bon anime, on passe à quelque chose de bien plus profond, qui renvoie directement au chef d’oeuvre ultime du genre, Akira, quand Hosada se penche sur les tréfonds de l’âme humaine. Lorsqu’à 17 ans, Kyuta décide de retourner épisodiquement dans le monde des humains pour rattraper son retard à l’école, il tombe sur une jeune femme, seule comme lui, qui lui met entre les mains Moby Dick. Elle lui explique que si le capitaine Achab cherche à tout pris à se venger du cachalot qui lui a arraché une jambe, c’est avant tout un combat contre son reflet que se livre l’homme. Et de combat contre son reflet et contre sa noirceur tout naturelle d’humain, il en est question dans le dernier tiers du film. Sans rentrer trop dans les détails pour préserver les futurs spectateurs, Kyuta se trouve un ennemi qui lui renvoie directement sa propre image. Et cela le terrifie plus qu’autre chose. En l’affrontant, il doit s’affronter lui même et réussir à vivre tout en contenant sa noirceur. Ces dernières scènes sont d’une beauté à couper le souffle, de celles qui resteront dans l’histoire du cinéma et qui repoussent encore plus loin l’imaginaire des spectateurs et des futurs cinéastes.

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