LA CONSTRUCTION #3 : LA PEUR DE LA MALVEILLANCE

Dans la Construction, nous vous proposons de suivre de façon hebdomadaire l’avancée de la création de notre première revue, centrée sur la région PACA.

Dans un entretien entre la « journaliste du réel » Janet Malcolm et la journaliste Katie Roiphe datant de 2011 et repris dans le numéro anniversaire des 5 ans de la revue Feuilleton, il est question d’un sujet auquel nous avons été plusieurs fois confrontés durant notre voyage. Dans la très grande partie, nous avons rencontré des personnes pleines d’humanité avec qui nous n’avons eu aucun problème pour sympathiser. Comme pour tacler cette image du méridional renfermé sur soi et peu enclin à la générosité, les personnes croisées au gré des kilomètres nous prouvaient le contraire. La mission que nous nous sommes fixée nous met dans une position délicate par rapport à toutes ces personnes rencontrées. Elles deviennent de fait des sujets que l’on va observer avec notre propre regard. Janet Malcolm explique que bien souvent et à contre coeur, c’est la malveillance qui l’anime quand elle se confronte à ses sujets. Elle dit ceci « Que puis-je faire, sinon plaider-coupable ? Je ne sais pas si les journalistes sont plus agressifs et malveillants que les gens qui travaillent dans d’autres professions. Nous ne sommes certainement pas des « travailleurs sociaux ». C’est à nous-mêmes que nous venons en aide, et nous n’hésitons pas, pour ça, à piocher dans ce que nos sujets nous laissent prendre sans qu’ils s’en rendent compte. Je suis loin d’être le premier écrivain à souligner l’anti-gentillesse des journalistes. » Ce dilemme de la malveillance est encore plus présent lorsque les gens rencontrés font preuve de bienveillance avec vous. On n’aura aucun mal à être malveillant envers un enfoiré de première classe lors de l’écriture. Mais la gentillesse fait vite culpabiliser d’avoir ces pensées. Certaines personnes qui nous laissaient rentrer dans leur intimité s’ouvraient forcément au bout d’un moment et les réelles différences de culture apparaissaient. Nous réagissons tous de manière différente face à l’inconnu et cherchons à nous défendre en se moquant, ou pire donc, en étant malveillant.

Un autre problème du même acabit que nous avons rencontré est celui d’avoir peur de profiter de la personne. Certains, sur-estimant surement la portée de notre projet, se sont pliés en quatre pour que nous manquions de rien. Et l’on s’y fait vite. A Antibes sur la place du Safranier, lorsque nous étions avec les membres de la Commune Libre pour le repas des anciens, nous avons été accueillis comme des membres de la plus haute importance. Nous n’avions rien prévu à déjeuner et voilà qu’en moins de cinq minutes nous nous retrouvons attablés avec des paupiettes, des gnocchis et une lampée de vin sans que l’on ai eu à bouger le petit doigt. Et le fait de profiter de cette manière, sans jamais toutefois en abuser, peut vite fausser le rendu de l’article que nous écrivons dans la foulée en se retenant de formuler certaines analyses de peur de culpabiliser en se disant que c’était des chics types qui ne méritent pas cela. Nous évoluons dans un système qui met en avant la méfiance envers les autres, et le temps de s’habituer à sortir de cette méfiance est bien souvent plus long que le temps dont nous disposons avec chaque personne. Et en prenant la chose à l’envers, l’image des journalistes n’a jamais été aussi mauvaise que ces derniers temps, ce qui ajoute de la complication. Notre revue, nous l’espérons, participera à la réconciliation, en montrant que l’on peut produire un travail journalistique intéressant et informatif en se débarrassant de la peur de la malveillance et en prenant le temps de rencontrer réellement les personnes que l’on croise.

Janet Malcolm

 

LA CONSTRUCTION #1

LA CONSTRUCTION #2

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