CHANTER, PRIER ET S’ILLUMINER AU MANDAROM

A une heure de route de Grasse, perdue dans les Alpes-de-Haute-Provence, se dresse fièrement la cité sainte de Mandarom Shambhasalem. Répertorié en 1995 comme «  mouvement sectaire d’inspiration orientaliste » suite au premier rapport de la Commission d’Enquête parlementaire sur les sectes, le site a bien failli disparaître la même année lorsque son créateur et guide spirituel, Gilbert Bourdin,  fut mis en examen pour une plainte de viol plus ou moins fondée. Ajoutez à cela une condamnation du fisc à payer 3,5 millions d’euros d’impôts et la disparition de Bourdin en 1998, et le Mandarom n’était plus loin de la fin. Aujourd’hui, la communauté n’est plus considérée comme une secte, et a même saisi la cour Européenne des droits de l’Homme pour se faire rembourser les 3,5 millions d’euros. Ils organisent une fois par mois ce qu’ils appellent « journée d’élévation spirituelle » contre 13 euros par visiteur. Soit une journée à prier, manger et visiter ce site aux allures de parc d’attraction avec eux. Pas pour autant redevenus confiants, ils rejettent catégoriquement toute demande de venir dans une démarche journalistique en se fendant d’un mail assez explicite. On ira donc en touriste, faire ce voyage halluciné dans une journée censée nous illuminer. Et par la même occasion tenter de comprendre comment survit cette petite communauté qui a vu son nombre d’adeptes passer de 400 à une trentaine depuis le début du siècle.

Après plus d’une heure de route à voir défiler les paysages montagneux des Alpes-Maritimes puis des  Alpes-de-Haute-Provence, on dépasse Castellane, dernier bastion civilisé avant la cité sainte. De là, alors que l’on pense déjà être arrivé à ce qui s’apparente à un semblant de bout du monde, il faut encore continuer à s’enfoncer, à flanc de montagne sur une petite route surplombant le lac artificiel du Castillon. Pour couronner le tout, le temps orageux et brumeux fini de conférer à l’endroit son allure mystique. Un portail vétuste, où il est inscrit « Mandarom (la montagne du OM) Ashram » délimite le début de la cité. Deux moines, un frère et une sœur, nous accueillent. Ils sont vêtus d’habits traditionnels, cheveux très courts pour l’homme, que l’on appelle ici Kratu. Il ne vit pas à l’année dans cet « ashram », mot sanskrit pour définir un ermitage en lieu isolé. Quand il ne consacre pas ses journées à la prière, il mène une vie normale à Castellane où il est professeur de yoga. La sœur, Christine Amory dans la vie civile, qui est la présidente de l’association qui régit l’endroit (l’Association du Vajra Triomphant) est chercheuse au C.N.R.S et répond au nom de Vishni. Seuls quelques moines vivent en réalité à l’année ici. Tous portent en bandeau sur la tête, orné de différents insignes gravés sur des petits miroirs, censé les protéger des ondes négatives de ce monde. Dès l’entrée, quatre statues représentant des archanges qui protègent le site. A leurs mains, un bouclier et un pistolet laser. L’explication est toute simple, au Moyen-Âge ces statues possédaient des épées, tandis qu’au XXIe siècle on doit se défendre comme dans Star Wars avec des pisto-lasers. « L’autre est un autre vous-même » nous dit-on, en expliquant que l’un des buts de l’aumisme est de réunir toutes les religions, toutes les races, classes dans le but dans de construire de nouvelles valeurs à notre humanité. Leur dogme étant d’ailleurs « l’Unité des visages de Dieu. » Pour consacrer cette unité des religions, plusieurs édifices religieux ont été construits de partout sur le site, il ne faut donc pas s’étonner de voir une statue du Christ siéger à côté d’un totem indien.

L’entrée principale de l’Ashram

Notre visite des lieux commence par un temple d’inspiration tibétaine où se trouve une représentation de leur pyramide de l’évolution. Divisée en quatre stades, cette pyramide suit le cheminement selon les aumistes de notre âme à travers les âges. Nous commençons à l’état minéral, en étant roche, montagne avant de nous réincarner une première fois à l’état végétal. « Si vous êtes une marguerite, vous devez vous satisfaire de cela et rayonner en tant que marguerite et ne pas chercher à être une rose » assène philosophiquement Kratu. Après ce stade, on devient animal et l’on cherche à se rapprocher le plus possible de l’humain pour les observer avant de finir humain pour de bon. Les aumistes prient pour tous les étages de la pyramide et toutes les espèces vivantes. Un peu plus haut, est érigée une statue du Christ cosmique qui culmine à 17 mètres et construite en 1987 des mains des membres, sans grands moyens. Ici, le Christ n’est pas représenté de manière habituelle, comme les chrétiens ont pris l’habitude de le faire : crucifié. Leur volonté est de représenter un Dieu victorieux, et non mort. Les ornements qui recouvrent sa parure  reprennent de manière régulière le svastika, ce symbole universel que les nazis avaient transformé en croix gammée mais qui symbolise à la fois l’éternité, le dieu Ganesh et tant d’autres choses. En parlant de l’utilisation du svastika par Hitler et ses copains, Kratu se laisse aller à une série de digressions qui font passer l’endroit d’un sympathique rassemblement de post soixante-huitards illuminés à quelque chose d’un peu plus louche. L’on apprend, qu’Hitler aurait été initié aux forces de l’ombre par des moines tibétains. Difficile cependant de vérifier la véracité des propos du bonhomme. En parlant de forces du mal, on découvre aussi qu’en réalité si dans les années 1990 ils ont eu tous leurs soucis avec les politiques, surtout de gauche, c’est que les dirigeants du pays étaient tout simplement des suppôts de Satan. En particulier François Mitterrand et Lionel Jospin. Trotskistes, francs-maçons, les deux pépères accumulaient tous les attributs de l’être malveillant selon les aumistes. On se rend alors compte que la communauté vit et survit depuis toutes ces années en ayant notamment un mode de pensée aiguillé exactement dans le même sens. Que ce soit sur leur mission d’unification ou sur ceux qui leurs nuisent. Une seule voix, plusieurs corps.

Gigi

La visite se poursuit et nos âmes égarées se retrouvent devant un autel dédié à Gilbert Bourdin, alias le Seigneur Hamsah Manarah, Messie Cosmo-Planétaire et Avatar de Synthèse. Si cet « Être Réalisé » est tant célébré dans le coin, c’est qu’il a consacré sa vie à enseigner aux humains la « vérité sur l’Unité des Visages de Dieu » et écrit 22 bouquins qui définissent ce qu’est la religion aumiste. Il est d’ailleurs un poil trop célébré m’est avis. Pour preuve, c’est son visage que l’on retrouve sur chaque statue représentant une divinité dans les différents édifices religieux du site. Dans cet autel, un statue à l’effigie du messie donc, qui remplace l’ancienne statue de près de 33 mètres de haut détruite par les autorités en 2001, et où sa parure revêt diverses significations intéressantes. Sur son flanc gauche, plusieurs dessins représentent les différentes dimensions de la création.  En premier, la Terre, suivie du système solaire, de la galaxie, de l’univers et des atomes au-dessus. Et encore au-dessus, pour régir le tout, ce qu’ils appellent « diamant de la création » ou « Purusha ». On vivrait donc dans un énorme diamant. Sur sa tête, ressemblant plus à un lustre qu’à une coiffe, la Tiare de Diamant Cosmique, symbole de l’unité des visages de Dieu. Sur son torse figurent les quatre âges mentaux que nous humains sommes amenés à traverser. L’âge de cuivre, l’âge de fer, l’âge d’argent et l’âge d’or. Sachez pour la petite histoire que l’on est passé de l’âge de fer plutôt obscur à un âge d’or de pur bonheur grâce à notre bon messie Cosmo-Planétaire, qui a beaucoup prié pour cela. Et c’est vrai qu’on le sent bien l’âge d’or, tout le monde semble heureux sur Terre et on ne se fait plus la guerre pour des questions de religion. Au milieu de ces quatre âges, on retrouve l’âge de Diamant, celui qui transcende tous les autres. Il est l’heure d’aller faire des bénédictions. Dans une petite pièce que l’on parfume à l’aide d’encens, on s’assoit tous en rang sur des chaises. En face de nous, un portrait du messie qui trône en plein milieu d’un petit autel nous dévisage, et les 22 livres saints juste en dessous nous rappellent qu’ils sont là au cas où l’on voudrait les acheter à la fin. Kratu, au premier rang à gauche, se met à bénir à peu près tout ce qui existe sur la planète et dans la galaxie et nous concluons ses bénédictions d’un OM à chaque fois. Quatre fois, nous allons répéter en fermant les yeux « OM OM OM » pendant environ une minute, le temps pour Kratu de faire tourner toutes les parties d’un chapelet entre ses doigts. Quand je trouve le temps un peu long, j’ouvre les yeux et regarde où en est le chapelet. Kratu s’en aperçoit et cela s’emble le décontenancer. Sache lecteur, que j’en ai profité pour bénir ta famille, ta ville et tes amis et que fortune, félicité et fertilité seront bientôt monnaie courante dans ta vie.

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L’ancienne statue du messie Cosmo-planétaire, détruite en septembre 2001. Elle culminait à 33 mètres.

Après les bénédictions, place à l’une des six prières qu’ils exercent chaque journée. Aujourd’hui, pour la prière de midi, on se retrouve face à la statue du Bouddha Maitreya. Comme on a l’air de ne pas lésiner sur ses moyens pour prouver sa bonne foi ici, cette statue construite en 1981, bénéficie elle aussi d’une bonne dose de folie des grandeurs. Elle culmine à 22 mètres de hauteur, étant ainsi le Bouddha assis le plus grand d’Europe, rien que ça. On se retrouve d’un coup au Tibet, alors que les disciples commencent à tourner autour de la statue en entonnant leurs prières. On se dirige juste après ça vers le réfectoire, afin de déguster un repas mérité après cette matinée consacrée à élever son esprit. Première chose, on sépare « frères et sœur » en tables bien distinctes. Unité des visages de Dieu ok mais faudrait quand même pas déconner et laisser des femmes à notre tablée non ? Deuxième chose, des petits mots sur toutes les tables nous incitent gentiment à ne surtout pas parler pendant le repas, le silence étant d’or. On se rapproche surement mais doucement d’un repas familial des années 1950. Et troisième chose, ils mangent strictement végétarien. En entrée, une salade avec du choux, des concombres et des carottes. Sans véritable garniture si ce n’est des morceaux de pains. En plat, ce que j’ai assimilé à du blé, ou du quinoa servi avec du steak de soja qui ressemblait plus à du poisson. Mais ils savent aussi se faire plaisir, pour preuve ce petit dessert à base de crème dessert au soja chocolat avec des crêpes. Et le meilleur pour la fin, pour digérer et se tonifier en vue de l’après-midi : un bol de thé mandaromien. Pour le coup c’était vraiment bon. Sauf qu’en demandant à Kratu ce qu’il y avait dedans, je me suis rendu compte que depuis 1987 qu’il était là, il ne s’était jamais posé la question. La recette est en fait secrète nous dira une sœur cuistot. Je vous donne les quelques ingrédients que j’ai reconnu si l’envie d’épater vos amis en soirée vous prenait d’un coup : de la cannelle, du lait et du miel. La discussion s’emballe, Kratu est posé avec son thé et répond avec enthousiasme aux questions qu’on lui pose. Jusqu’à ce qu’on vienne lui rappeler qu’ici c’est silence obligatoire et que nous devrions bien sortir si l’on veut continuer à tailler le bout de gras. Chanter c’est prier nous dit-on. Nous allons donc tous chanter ensemble. D’autres adeptes rejoignent le petit groupe, on s’assoit devant un temple et l’on se voit distribué un carnet qui reprend les textes de leurs chansons. Faute de chœur habituellement disponible pour le chant, on met un Cd dans une petite enceinte et c’est parti. Moi qui pensais que l’on ne chanterait que quelques chansons du livret, nous voilà embarqués à se taper les 17 œuvres. D’abord réticents à se lancer corps et âme dans l’utilisation de nos cordes vocales rouillées, on se laisse par la suite entrainer et chantons à notre tour de bon cœur. D’abord parce que c’est très drôle de les voir une demi-heure durant se donner à fond sur chaque chanson, puis pour essayer de ressentir un peu ce que eux ressentent. Ils connaissent par cœur tous les chants, qu’ils soient en arabe, hébreu, mandarin ou français. On finit sur un « Shalom Shalom » et tout le monde est heureux.

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Un peu plus loin dans le site s’élèvent deux temples, pas super éloignés et qui témoignent peut-être plus que tout ici de leur désir d’unité des religions. La mosquée de l’Imam Mahdi, d’abord, représente un islam plus actuel, à tendance chiite. Et quelques mètres derrière, le Temple d’Or du Seigneur Melkitsedeq, qui représente lui un judaïsme illuminé par le Grand Pardon. Avec les événements récents qui secouent Israël et Palestine, il est appréciable de voir qu’une infime minorité de gens, illuminés soient-ils, prier et célébrer dans la paix les deux religions et se sentir réellement concerné par ce qu’il se passe au Moyen-Orient. A côté du temple juif, il y a un grand terrain vide. Et si l’on arrive à la fin de la zone construite de la cité, leur terrain lui continue encore plus loin. C’est sur ce terrain qu’ils souhaitent réaliser leur projet le plus fou : un temple entièrement dédié à l’aumisme. Dès 1992, en fait, le messie pose la première pierre de ce qui doit devenir le Temple Pyramide de l’Unité des Visages de Dieu. Mais les autorités, de Castellane en particulier, refusent depuis de leur accorder le permis de construire. Eux se plaignent que la France n’est pas encore prête à accepter et intégrer une religion universelle comme la leur. Je pense qu’il y a autre chose, notamment plusieurs plaintes émises par des groupes écologiques et de défense du Verdon. Ils affirment que ce temple contiendra en lui les éléments d’origines de toutes les religions, dispersés au fil des années par l’Homme. Niveau architecture, quatre tours devraient figurer aux quatre points cardinaux de la planète et 108 colonnes portantes qui seraient reliées par voûtes et arcs pour répercuter ondes sacrées sur toute la Terre. Si le Temple est construit un jour, apprend-on, cela permettra à l’âme du messie cosmo-planétaire de revenir en sa demeure. Histoire de rendre l’endroit encore plus impressionnant, une pyramide devrait se trouver à l’intérieur du temple et dépasser aisément la hauteur du Bouddha. La pyramide est pour eux le symbole le plus parfait et sobre de la synthèse de l’unité de tous les êtres. Pourtant, un tel projet semble très peu réalisable étant donné que ça fait 22 ans que toute tentative est bloquée. Eux y croient.

La journée d’élévation spirituelle va bientôt prendre fin, et avant que l’on ne parte, Kratu nous demande si l’on a des questions. Maintenant que l’on comprend mieux leurs thèses et leurs croyances, on leur demande pourquoi ne sont-ils pas tout simplement déistes. C’est-à-dire croire en un dieu tout puissant et créateur sans s’appuyer sur des livres religieux spécifiques. Cette religion naturelle est ce qui nous semble le plus se rapprocher de leur dogme. Kratu bégaie un peu, cherche quelques instants sa réponse et fini par nous dire que les Hommes ont besoin de se rattacher à quelque chose de palpable pour pouvoir prier. Pas convaincu le Kratu, et nous non plus. La visite se terminera là-dessus, laissant un petit goût amer, qui nous dit que ces personnes ont beau prier pour l’unité des religions, dès qu’une pensée ou une idée sort de leur dogme ils ne semblent pas vouloir prendre le temps de la comprendre, et préfèrent s’en tenir à la sainte parole du Messie.

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illustrations de Chloé Audibert

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