AU RYTHME DU POWWOW: RENCONTRE AVEC LES INDIENS D’AMÉRIQUE

Plongée dans le 147ème PowWow des Winnebagos, un des plus anciens groupes indiens d’Amérique du Nord. Un PowWow n’est pas seulement un groupe polyphonique français qui parle de chat, mais c’est à l’origine une réunion de tribus pour célébrer le « Great Spirit » et souvent pour honorer un individu de grande importance. Pour les habitants de Winnebago, ville qui se situe dans la réserve indienne de Omaha, cet événement a débuté en 1866 pour honorer la mémoire de Little Priest, un médecin amérindien qui est devenu chef de guerre et qui s’est battu pendant les Guerres Sioux afin de sauver son peuple. Le PowWow auquel j’ai pu assister est la plus ancienne des commémorations des vétérans « guerriers » aux États-Unis. Autant vous dire que dans une culture où le sacrifice de soi est la plus haute marque de distinction, mon expérience parmi les Amérindiens fut particulièrement intense.

 

Les célébrations commencent à 13h. Étant malheureusement peu ponctuelle (comme beaucoup de français), j’arrive légèrement en retard pour la procession. Le PowWow a lieu dans une arène au milieux du Veterans Memorial Park. C’est particulièrement important dans la religion « indienne » d’avoir une piste circulaire : c’est la représentation du cycle, de la réincarnation. Il n’y a pas qu’en Inde qu’on s’imagine réincarné en animal, et ici ça n’est pas en vache sacrée mais en loup, en aigle ou en coyote. À ma grande surprise, une majorité des gens portent de magnifiques costumes, chacun sa couleur et son look. Je vois des rubans, des perles, des fourrures et des plumes se balader partout dans le parc, ce qui me déconnecte de la société « blanche » américaine. Lorsque je rejoins les gradins pour voir ce qu’il se passe au centre de cette arène, je découvre des hommes et des femmes dans leur costume dansant sur de puissants chants guerriers. Personne ne se sent gêné ou ridicule, les femmes dansent avec élégance et grâce ; quant aux hommes, on peut sentir l’énergie qui les anime.

Derrière les gradins se trouvent plusieurs cabanes à tacos et comme il se fait faim, je pars à la découverte d’un casse-croute. Évidemment on retrouves les grands classiques de la gastronomie américaine : burger, French fries, nachos. Mais j’arrive à trouver quelque chose d’un peu plus original ; une petite cabane bleue qui ne paie pas de mine vend des tacos au bison. C’est pas très gros et c’est étrangement bon : les crudités sont fraîches et la viande est plus goûteuse que le bœuf. En dégustant ma spécialité amérindienne, je constate le lien que les gens ont entre eux. C’est chaleureux mais très digne à la fois. Les sourires ne sont pas nombreux mais plus spontanés que chez les « blancs », si bien que je suis gênée de les prendre en photo. Et puis une blonde au milieux de longues chevelures très noires, ça ne passe pas inaperçu.

Une fois revenue vers l’arène où les danses n’ont pas cessé, je me décide enfin à aborder un jeune monsieur tout de plumes et de clochettes vêtu. Il n’est pas très bavard et se prépare pour participer à la prochaine danse. Je remarque qu’un dossard est accroché à sa ceinture : cette journée, consacrée à ceux qui se sont dignement sacrifiés, est aussi l’occasion de participer à une compétition de danse. Et le costume a une importance capitale car il détermine l’ampleur des mouvements, la personnalité du danseur, la présence dans le cercle. Tout ça est pris très au sérieux et à la beauté des habits, on peut facilement imaginer le travail et l’argent qui ont été investis. Un monsieur qui n’est pas en costume vient me voir car il m’a entendu parler français avec le professeur de français qui m’accompagne. Il se présente : il s’appelle Stephen Blackwhale, mais son vrai nom est Blackfish. Il est né dans cette réserve et adore partager sa culture. Il me raconte son histoire, et je discerne rapidement un homme passionné et très spirituel. Il se considère comme le « dernier des Mohicans », c’est à dire qu’il fait partie de la dernière génération d’Indiens de pure souche. Il est tellement enthousiaste qu’il va chercher son trésor familial dans son pick up truck. Il revient avec une boîte en cèdre dans laquelle se trouve une sorte d’éventail en plumes d’aigle. Cet objet mystique se passe de génération en génération, et les plumes qui se trouvent sous mes yeux ont plus de 100 ans ! Je ne peux toucher que le manche qui est orné de perle, car les plumes sont sacrées. Je demande à Stephen si je peux trouver des plumes d’aigle pour les ramener en France ; il me fait les gros yeux en me révélant qu’être en possession de plumes – quand on est tout sauf Amérindien – est illégal et passible d’une amende bien salée. Stephen me fait découvrir aussi les traditions : le père lègue son patrimoine (notamment son costume et ses totems) au deuxième né de la génération suivante, qui peut être le fils, le neveu, ou le petit cousin. Le grand cliché du calumet de la paix n’est pas complètement farfelu ; en effet, lors de cérémonies solennelles comme les enterrements, les hommes jeûnent pendant 24 heures et se réunissent ensuite pour boire du peyotl (prononcé pilloti). Ce petit cactus a des effets hallucinogènes, qui permet de communiquer avec le « Great Spirit ». Les hommes ont des visions et atteignent alors une forme de transe après plusieurs gorgées.

Au fil de la discussion, je découvre une amertume envers le peuple blanc. Connaissant l’attitude des Américains aux 19ème siècle, l’intolérance et l’oppression qu’ont subit les peuples indiens ne surprend personne. Mais jamais je n’avais pensé que la discrimination avait perduré jusqu’à aujourd’hui. Stephen me raconte son enfance : les bagarres, les moqueries et la discrimination par ses professeurs l’ont poursuivi jusqu’à la senior year. Il me fait également remarquer que la culture blanche les a longtemps fait passer pour des imbéciles : les westerns véhiculent une image plutôt négative du « peau rouge », le sauvage obsédé par ses flèches et sa danse de la pluie. L’État américain n’a rendu hommage aux indiens qui se sont engagés dans l’armée américaine au 20ème siècle que depuis ces vingt dernières années. Ça n’est qu’avec Kevin Costner et son chef d’œuvre Danse avec les loups que le regard des « blancs » a changé. Il est l’un des premier – si ce n’est pas le premier – à avoir fait jouer de véritables indiens dans son film ; il a travaillé pendant 3 ans avec les tribus du Midwest et les gens de la région pour donner une vision plus réaliste et humaniste des peuples amérindiens. Si beaucoup continuent à ne jurer que par les stéréotypes, le gouvernement américain a enfin reconnu ses tords dans les années 80 notamment pour le cas des Blacks Hills, dans le Dakota du Sud : l’État a abusé de son autorité gouvernementale et saisi des terres sacrées pour en faire un grand bassin minier et un haut lieux du tourisme. Enfin, Stephen constate tristement que même si les mentalités évoluent positivement, les traditions se perdent et disparaissent sous la culture de masse. Certes la jeunesse n’est plus ce qu’elle était, mais dimanche m’a démontré que les générations se rassemblent toujours pour honorer leurs ancêtres.

J’ai eu le privilège d’être invitée à rejoindre la danse et d’être nommée « Woman Walks Tall » car je deviens « sage par la connaissance ». Je vous le jure, ces couleurs, ces sons, ces âmes qui tournoient, ça vous prend les tripes et vous arrache des larmes.

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